L’ÉCHO-RÉGIONAL : – Monsieur le Président, comment jugez-vous les propositions de Jacques Attali de revenir sur les lois Royer et Raffarin pour permettre aux grandes surfaces de se développer librement afin de faire baisse, paraît-il, le coût de la vie de 2 % ?

Jean-François BERNARDIN : – Les problèmes posés par le rapport Attali sont de deux ordres : d’une part, les conditions de revente dites « à perte », qui sont prohibées mais pourraient être revues, d’autre part la réglementation de l’urbanisme commercial, qui ne permet de créer une nouvelle « grande surface » qu’après une procédure administrative assez contraignante.

Sur ces deux points, les propositions de Jacques Attali sont-elles véritablement nouvelles ?

– Comme trop souvent en France, la commission Attali agite des idées mais manque de rigueur scientifique. Quels sont les calculs qui permettraient d’espérer une baisse de 2 % du coût des produits, notamment alimentaires ? Je ne suis pas étonné qu’on lâche des « bombes » de cette nature, mais je regrette une nouvelle fois que la démonstration ne soit pas étayée.

– Sur la baisse des prix ?

– Concernant la baisse des prix et la revente à perte, il faut reconnaître que les grandes surfaces obtenaient de fournisseurs des « marges arrière » de 40, 50 voire 60 % sous des habillages plus ou moins sérieux comme le coût de prospectus, la présentation en « tête de gondole » etc. Ce sont les distributeurs qui ont demandé, voire exigé ces marges, et ils sont mal venus de se plaindre de leur existence. Il n’est pas forcément immoral de faire participer un producteur à l’édition d’un prospectus mais le véritable problème, c’est de faire en sorte que ces « marges arrière » profitent aux consommateurs. Et sur ce point, notre réponse est claire : la loi et la réglementation doivent faire en sorte que le consommateur soit le bénéficiaire. La loi Galand qui a défini le seuil des « reventes à perte » doit donc être revue.

– Pour faciliter ce type de vente ?

– Il ne faudrait pas que la vente à perte devienne une arme pour des surfaces commerciales dans le but de faire disparaître la concurrence, pour ensuite pouvoir fixer autrement les prix. Pour que la concurrence profite aux consommateurs, il faut des règles, et surtout éviter les oligopoles ou les monopoles. Notamment éviter les manœuvres de dumping pour écraser la concurrence. On peut baisser les prix sans entrer dans le mécanisme de la revente à perte. Chacun comprendra que si un distributeur vend telle gamme de produits à perte, il est obligé de se « rattraper » sur d’autres produits. On connaît la formule : « Un îlot de pertes dans un océan de profits ».

Il n’y a pas de commerce sans marge ?

– Évidemment. les discounters pas plus que les hypermarchés ne sont à 0 % de marge. Vendre à perte quelques kilos de tomate ne les intéresse pas. Si une grande surface a besoin d’une marge globale de 20 %, vendre tel ou tel produit à perte signifie qu’il faudra faire beaucoup plus de 20 % de marge sur d’autres. Quelques leaders très médiatiques de la grande consommation promettent à ce sujet un peu n’importe quoi. Il faut arrêter de prendre les consommateurs pour des imbéciles. Chacun doit comprendre que la concurrence doit agir dans le cadre de certaines règles. Promettre une sorte de Far Ouest des marges, ce serait garantir que tout ça va se terminer par des monopoles, au détriment des consommateurs.

– Mais est-ce que la libéralisation de l’ouverture des nouvelles grandes et moyennes surfaces peut provoquer, elle, un sursaut de concurrence sur les prix ?

– Sur ce point aussi, la commission Attali manque de sérieux. Dire que les lois Royer et Raffarin ont entraîné une hyperconcentration de la grande distribution n’est pas vrai. Je remarque que cette allégation ne s’accompagne d’aucun tableau de chiffres ! Aucune démonstration chiffrée ne vient prouver que la concurrence dans la grande distribution serait en France moins forte qu’ailleurs. bien au contraire, on constate que dans les pays voisins, quelques enseignes tendent à occuper une position dominante, comme en Suisse où 30 % du chiffre d’affaires de l’alimentaire et accaparé par une seule enseigne. Quel manque de rigueur !

– Vous estimez que la proposition de Jacques Attali ne repose sur rien ?

– Effectivement, quel manque de rigueur sur un sujet si important pour la vie quotidienne des Français : le pouvoir d’achat. Sur ce point, le rapport Attali est une sorte de prise de position poétique.

– Vous pensez que les lois Royer-Raffarin doivent être conservées ?

– Au contraire, il me semble que ces dispositions méritent d’être revues. Au sein de la Commission Dutreil, à laquelle j’ai participé, nous avons conclu qu’il fallait alléger certaines mesures en faveur de moyennes surfaces à implanter en centre ville. Nous avons aussi observé qu’il faut corriger le fait que beaucoup de décisions des Commission d’urbanisme commercial sont trop influencées par la seule perspective de la taxe professionnelle
On peut penser que sur un plan social, les lois Royer et Raffarin ont joué un rôle d’amortisseur en faveur du petit commerce. De 1960 à aujourd’hui, la transformation commerciale s’est faite non sans douleur, mais sans crise sociale majeure. Par exemple, on compte aujourd’hui autant d’entreprises commerciales de moins de 10 salariés qu’il y a dix ans. Simplement, ce ne sont pas les mêmes commerces

– Par exemple ?

– Prendre un commerce n’est pas une assurance tous risques. Mais il est possible de gérer les évolutions en devançant les attentes des consommateurs. Voyez les boulangeries et les cavistes. Voici dix ans, certains prophétisaient leur quasi disparition. Or au contraire ils se développent et améliorent leurs services et leurs produits.

– À condition d’avoir la surface pour le faire ?

– Effectivement, tout ne peut être conservé en centre ville, pour des raisons de place. Pour le bricolage ou la vente de meubles, il est presque impossible de trouver dans des conditions économiques normales 10 000 m2 en centre villes avec les parkings appropriés. Il ne faut pas avoir de manichéisme anti périphérie. Le vrai problème, c’est bien celui de l’urbanisme et là aussi, Jacques Attali fait une erreur : dans tous les pays développés il y a de règles pour l’implantation des grandes surfaces.

Aux États-Unis aussi. Dans certains États, on doit consulter la population pour implanter une grande surface. Et c’est au moins aussi difficile que de passer par le dispositif Royer-Raffarin.

– Vous reconnaissez qu’il faut néanmoins adapter les règles en France ?

– Oui, car aujourd’hui, c’est la même procédure qui s’applique pour celui qui veut créer une grande surface de 5 000 m2 et pour celui qui veut seulement quelques centaines de mètres carrés. J’estime que jusqu’à 750 m2, on pourrait dans les grandes villes ou villes moyennes faire l’économie de cette procédure. Et au-delà de cette surface, gérer les implantations par des Schémas départementaux d’urbanisme commercial à travers les documents locaux d’urbanisme. Mais il faudrait toujours une commission pour valider ces schémas.

– Et renoncer à la loi Royer ?

– Cette loi n’a pas vraiment freiné l’implantation des grandes surfaces au cours des 3 dernières années, bien au contraire. Et je ne suis pas sûr que la suppression de toute règle d’implantation augmenterait la concurrence.

– Ni la marge bénéficiaire des grandes surfaces ?

– Aux États Unis, le taux de marge est plus élevé qu’en France. Le vrai problème est la légitimité d’une grande surface dans une zone de vie et de chalandise.

– Prenons le cas du Val-d’Oise. Dans le cadre actuel des lois Royer-Raffarin, on voit la multiplication de projets comme Aéroville, sur la plate forme de Roissy. Pensez-vous que ce soit bon pour la concurrence ?

– Il me semble que ce projet répond non pas à une logique du marché et de la zone de chalandise, mais à une évolution d’ADP où la rentabilité à court terme commence à l’emporter sur l’intérêt à long terme. ADP ne devrait pas vouer une telle surface de terrain à un centre commercial pour « vendre ces terrains le plus vite et le plus cher », mais continuer à s’inscrire dans le cadre de sa mission autour du transport aérien. Roissy CDG et à la fois la source d’incroyables nuisances et une incroyable opportunité d’implanter des entreprises liées à l’aérien. Pourquoi gâcher à la fois une telle opportunité et une telle image en privilégiant un centre commercial ?
Il me paraît évident qu’ADP doit surtout développer les zones industrielles liées à l’aérien et jouer de son potentiel de centre mondial d’affaires, d’entreprises high tech. D’autre part, la position d’ADP sur la question d’Aéroville me semble non conforme aux engagements qui ont été pris par l’État.

– De quelle façon ?

– J’ai participé autrefois aux négociations avec le ministère de l’Équipement sur l’ouverture des 3e et 4e pistes. Nous avons accepté cette augmentation des nuisances en échange d’engagements pour le développement économique du Val-d’Oise. Or les engagements pris à notre égard n’ont jamais été respectés. Le Val-d’Oise reste un département délaissé en Ile-de-France. Et ADP ne fait rien pour se rendre populaire auprès des populations du Val-d’Oise.

– Et l’autre grand projet, l’extension du centre commercial régional des 3 Fontaines à Cergy ?

– Le problème est très différent Le centre des 3 Fontaines a plus de 30 ans d’âge. Il ne correspond plus aux besoins des consommateurs en terme d’accessibilité, de confort des parkings, du nombre d’enseignes, etc. Or il s’agit d’un cœur de ville. À première vue, lorsque la question me sera posée de la position de la Chambre de Commerce interdépartementale sur le projet d’extension des 3 Fontaines, je répondrai plutôt « oui ». Il me semble que l’agglomération de Cergy-Pontoise a largement vécu du dynamisme de son cœur de ville que représentent les 3 Fontaines, et l’enseignement supérieur. Or le vieillissement des 3 Fontaines met le dynamisme de l’agglomération de Cergy-Pontoise en danger. Nous sommes pour une évolution. On ne peut pas figer l’urbanisme commercial pendant 40 ans sans perspective d’évolution.

– Sinon ?

– Voyez le centre commercial des Flanades, virtuellement mort. Le maire de Sarcelles en est conscient et développe un projet positif.

Propos recueillis par
Jean-François DUPAQUIER
Echo Régional du 14 novembre 2007