Voici un quinquennat – oui, déjà – qu’est sorti « Eldorado », un beau disque en clair-obscur, aux atmosphères apaisées, aux ambiances tamisées, entre jazz suranné et folk distingué. Mais ces cinq années, Stephan Eicher n’a pas dû les voir passer. Créateur boulimique à la curiosité jamais rassasiée, il a d’abord sillonné l’Europe en trio, flanqué des incroyables Reyn Ouwehand et Toby Dammit, pour des concerts où l’intimité le disputait à l’exaltation…

Alors qu’il est plutôt enclin à embrasser l’avenir, Stephan Eicher a vu son passé recomposé, avec la sortie d’une double compilation de Grauzone –  groupe qu’il codirigeait avec son frère Martin à l’orée des années 80 – et l’exhumation de ses tous premiers enregistrements solo effectués sur un quatre pistes bricolé, le cultissime mini-LP…Spielt Noise Boys – jamais réédité jusqu’alors. À peine le temps de retrouver ses esprits qu’il imaginait avec son ami et romancier Martin Suter pour le prestigieux Schauspielhaus de Zürich le Singspiel *Geri, livrait des concerts littéraires avec son complice écrivain Philippe Djian, enregistrait et montait sur scène avec Goran Bregovic. Un dernier hommage au regretté Alain Bashung (une belle reprise de Volutes) et la production de l’album Freischwimmer du rappeur bernois Kutti MC plus tard, l’homme n’a toujours pas pris le temps de souffler. Ou si peu. En début d’année, il a même participé aux célébrations du tricentenaire de la naissance du philosophe Jean-Jacques Rousseau, en imaginant à Genève « une promenade sonore et visuelle ». Toujours là où on ne l’attend pas. Ou presque. Car, et nombre de ses proches en témoigneront volontiers, Stephan Eicher est autant ouvert d’esprit qu’il est imprévisible, lui qui a aussi bien travaillé avec des outsiders de la scène électronique française que des légendes du blues. Toutes ces rencontres qui n’ont cessé de rythmer sa vie d’artiste sont pour lui comme une nécessité… D’ailleurs, aujourd’hui, il avoue même sur le ton de la confidence : « Je suis un vampire vieillissant, j’ai besoin de sang neuf ».

Ce besoin, il ne s’est pas privé pour l’assouvir afin de donner naissance à son onzième album, enregistré entre un studio niché au cœur de la Provence et un beau château suisse, perché dans la province du Vaud. « L’Envolée » est donc avant tout une histoire de rencontres. Avec Mark Daumail, par exemple, l’artisan du son Cocoon – projet que le garçon a mis aujourd’hui entre parenthèses. « J’ai entendu leur cover de Two People In A Room : j’ai beaucoup aimé les couplets, moins les refrains…  Je trouvais que cette contradiction était un bon point de départ pour une rencontre. En plus d’être un grand guitariste et mélodiste, Mark est un garçon sensible et curieux. Le plaisir ne s’arrêtait pas à l’écriture et à l’enregistrement, il se prolongeait dans la vie de tous les jours ». De cette complicité, sont nées quatre chansons, à l’instar de la crépusculaire « Donne Moi Une Seconde », complainte mélodique balayée par les vents des plaines américaines et qui sert d’introduction idéale au disque, prolongeant quelques instants encore l’envoûtement discret suscité par « Eldorado ». Au générique de cette œuvre bigarrée, on trouve également l’insaisissable Fred Avril, auteur à l’aube du XXIe siècle de deux albums d’une electro pop inclassable, avant de se consacrer aux musiques de films et autres productions. « Je connaissais très bien ses disques sortis sur l’excellent et influent label F Communications… Entre nous, j’avais même forcé la main du jury du premier Prix Constantin afin qu’il vote pour ce visionnaire du son, cet extra-terrestre doué qui possède un don rare dans ce métier, celui de ne pas céder. Il a aussi trouvé l’expression qui nous a tous réunis sur cet album : ‘J’aime les choses soignées…’ » C’est ensemble que Stephan et Fred ont entre autres esquissé Le Sourire, chouette ritournelle à la mélodie badine, comme pour mieux oublier tous ces « emmerdements » qui rythment la vie. Un peu plus loin, le chanteur helvète susurre Disparaître, ballade lacrymale portée par un texte bouleversant, écrit à quatre mains avec Miossec – qui n’a peut-être jamais aussi bien traduit les maux en mots. « Ça fait plusieurs étés que Christophe me rend visite en Camargue. On a tous les deux peur du vide, aussi, on préfère toujours passer le temps en bricolant en studio quelques idées de textes et de musiques. C’est lui qui m’a poussé à lui montrer ce que j’écrivais en français… » Autant l’avouer d’emblée : L’Envolée est un peu à l’image des belles toiles imaginées pour la pochette et le livret par Michael Dumontier et Neil Farber, deux membres du Royal Art Lodge, collectif canadien de Winnipeg « qui est à l’art ce qu’Arcade Fire est à la musique ».  Derrière les traits candides et les couleurs pastel, se cachent questions et doutes, plaisirs et douleurs, joies et peines. On passe ainsi du rockabilly dégingandé porté par des cuivres latinos de « Dans Ton Dos » au folk obsédant de « La Relève », tandis que Stephan Eicher jongle avec les instruments avec une dextérité étourdissante, entouré de nouvelles têtes (William Tyler de Lambchop, Édith Fambuena, Volker Zander bassiste de Calexico, etc.) et vieux copains (Reyn, Toby, Martin Wenk de Calexico). En poussant la porte de Tous Les Bars, il offre un rock disloqué et tordu qui n’aurait pas déplu à Alan Vega, avant de ressusciter une revue jazz le temps d’ « Envolées » qui rythmeraient à merveille les soirées de clubs interlopes. Parfois, il donne au piano un premier rôle que viennent ensuite lui piquer des guitares électrifiées. Pincements acoustiques, trompette déchirante, chœurs, pluie de cordes habillent aussi un disque qui accorde une place de choix aux femmes, bien souvent au cœur des paroles de ces douze chansons. Définitivement libéré, Stephan s’amuse avec Philippe Djian sur un duo electro be bop dévergondé baptisé « Elle Me Dit ».
L’écrivain français est toujours (omni)présent auprès de son alter ego de plus de vingt ans, cosigne même la musique de « L’Exception », et a définitivement toutes les raisons d’espérer que Stephan « acceptera toujours mes textes lorsque je marcherai avec un déambulateur ».

Alors que, pour la première fois d’une histoire commencée il y a quelque trois décennies, l’anglais n’a pas le droit de cité dans « L’Envolée », on est ravi de retrouver Martin Suter, déjà présent sur Eldorado, qui signe trois textes en bernois, cette langue suggérant si joliment l’idée de mélancolie, comme en témoignent le ténébreux Morge ou Schlaflied, « berceuse » version country en guise de final attendrissant. Quelques minutes auparavant, au détour d’un couplet de Disparaître, Stephan Eicher a laissé entendre sur un ton de confesse que « l’aventure s’arrête ici ». C’est troublant… Car, lorsque s’évanouissent les dernières notes de Schlaflied, on a plutôt l’impression tenace qu’elle ne fait que (re)commencer.

« L’Envolée » – nouvel album – sortie le 22 octobre 2012
Images de Benoît Peverenni

Stephan Eicher sera en concert le vendredi 29 novembre au Centre Culturel L’Orangerie à Roissy en France à 20h

*oeuvre théâtrale parlée et chantée en allemand, proche de l’opéra-comique français