Erik, Ann, Emma et Stephan. Quatre trajectoires entremêlées, liées par le temps et l’espace dans un inévitable désastre, celui d’un bonheur ardemment recherché, jamais vraiment senti, sans doute jamais vraiment vécu. L’histoire de quatre ombres de vie aux détails déposés. Exposition du sentiment d’une espèce d’obsolescence programmée.

Monter Détails de Lars Norén, c’est faire le choix de se confronter à une langue très complexe, qui a ses faux-semblants, ses trompe-l’œil, et qui s’amuse du réel, du réalisme traditionnel. Ce théâtre ne supporte pas d’être pris au premier degré. Il tord les événements, les « réalités », les situations « normales », du quotidien ; nous surprend par des excès incontrôlables, des saillies inattendues. C’est un théâtre violent, drôle, grinçant, piégé au bord du précipice.

Détails est le troisième projet que la compagnie Lynceus-théâtre réalise dans le cadre de mon doctorat d’Art et de Création « Sacré » (PSL Research University) que j’ai intitulé La Crise du désir – états de suspension, espaces d’incertitude. Cette crise est à la fois une crise du sens (signification et direction) et des sens (sensations). Celle de ceux qui sont amenés à douter de leur existence. Celle de ceux qui ressentent la nécessité de résister contre l’accumulation des détails insignifiants de leur vie. Dans ma recherche sur la question du désir dans les écritures contemporaines, je choisis une œuvre pour ce qu’elle a de singulier et pour sa langue. Je m’intéresse aux manières dont les dramaturges impriment cette question dans leur dramaturgie.

Dans ce théâtre, la perte du désir se traduit comme la prise de pouvoir d’une absence, comme une soumission à l’invisible, comme la marque d’un vide oppressant qui investit tout. Les personnages sont des ombres explorant les territoires liminaires de la mort. Le désir de désir est un moyen de conjurer la mort. Détails pose la question du corps de l’autre, comme nécessaire lien de survie, il peut dire le désir de désir, la nécessité de réveiller son désir, le besoin de s’y confronter pour se sentir en vie. Lena Paugam

« Détails » – Texte Lars Norén – Mise en scène Léna Paugam
 Jeudi 9 janvier à 19 h et vendredi 10 janvier à 20 h 30

avec Ludmila Dabo, Lena Paugam, Benjamin Wangermée et Charles Zevaco
traduction Camilla Bouchet et Amélie Wendling
dramaturgie Sigrid Carré Lecoindre
création sonore Samuel Gutman
costumes Valérie Montagu
production compagnie Lynceus-Theatre / avec le soutien du Jeune théâtre national, du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, de PSL Research University (doctorat d’art et de création SACRe),du Théâtre 95, du Théâtre des Cinq-Diamants, de Confluences, du Conseil général des Côtes d’Armor et de la Mairie de Binic
Détails est publié en français par L’Arche Éditeur

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Interview de Lars Norén :
Le titre de la pièce Détails vous va comme un gant, si l’on considère votre œuvre dévolue à l’esprit et à l’art du détail.

Lars Norén : C’est une pièce que j’ai écrite à la fin des années 90, qui s’étend sur dix ans. Des choses minimes, des détails collectés minutieusement, des fragments de vie qui, rassemblés, font une histoire. Chacun de ces événements permet de cerner les relations à l’intérieur d’un quatuor et la vie avec ses bonheurs et ses trahisons. Les intrigues ont lieu dans de grandes villes, New York, Stockholm, Florence, où j’ai pu vivre à cette époque. Détails est aussi une pièce qui parle du monde à travers des détails infimes, on sait la présence de guerres dans le Golfe, au Moyen-Orient, en Europe, on parle du sida, des problèmes de l’Afrique, etc. De la même manière, à un niveau intime ou mondial, on croit toujours qu’il s’agit de détails, mais en fait on comprend à quel point c’est important. J’ai aimé écrire cette pièce qui s’apparente à l’étran- geté d’un cauchemar fantastique même s’il ne s’agit que d’une composition faite de détails réalistes.

Que diriez-vous de la question de l’amour aujourd’hui ?
C’est un sentiment, une valeur, qu’il est difficile d’appréhender tant la réalité que recèle le mot « amour » varie. Quelles sont les raisons qui font que l’on reste sa vie entière avec la même personne, si ce n’est la rigueur de schémas sociaux bien ancrés ? Forcément, le désir par nature naît, grandit et meurt en chacun, mais nous cultivons aussi un idéal personnel, nous pensons à la survie de notre famille et à la sauvegarde de nos enfants. Tout aujourd’hui va si vite, la vie au jour le jour comme les passades amoureuses. On essaie de bâtir de toutes ses forces une relation avec autrui. Si l’on échoue, on souffre puisqu’on perd la maîtrise de la situation, on meurt d’un suicide mental tout en continuant à survivre dans une existence matérielle. Dans les pays pauvres africains et les pays fondamentalistes, il est plus difficile de « se séparer », en raison de la société et de la religion. En Occident, on change de partenaire aisé- ment, personne ne se soucie de vos liens, ce qui est aussi un problème… D’une façon générale, il est difficile de trouver l’âme-sœur tant le poids social pèse sur les individus. L’amour exige que l’on se batte pour construire une vie nouvelle; en même temps, on fait abstraction de soi dans sa relation à l’autre et on perd ainsi un peu de sa vérité…