Que laisserons-nous en héritage ? Quelle société ? Quelle planète ? Quel « humain » ? Entre peur et enthousiasme, ces interrogations, telles des lignes de force, traversent cette nouvelle tragi-comédie écrite et mise en scène par Joël Dragutin et lui confèrent une portée sociophilosophique.« En Héritage », au Théâtre 95 à Cergy, du 4 au 19 février.

indexNous sommes en 2018, quatre jeunes gens se retrouvent…(deux jeunes femmes et deux jeunes hommes) Ils ont à peine plus d’un siècle à eux quatre. Devant eux, les chemins incertains de leurs vies se dessinent : vie professionnelle, affective ou conjugale, leur vie d’adulte en somme…

Neuf mois – le temps d’une gestation – pendant lesquels Robin, Nassira, Jonas et Alice, quatre jeunes gens – et un enfant à venir – se retrouvent à intervalles réguliers à l’occasion de réunions informelles et amicales. Autant d’occasions d’interroger leurs trajectoires respectives et les choix cruciaux qui s’imposent à chacun d’eux. Les problématiques auxquelles ils sont confrontés sont au cœur des préoccupations de nos sociétés occidentales saisies par le doute.

Ils sont plus ou moins en relation, mais les aléas de la vie vont les rapprocher, et aussi les confronter à leurs désirs et à leurs devenirs respectifs.unnamed

Bien qu’ils aient en commun leur jeunesse, chacun s’inscrit néanmoins dans une perspective singulière.

Si tous peinent à s’imaginer au-delà d’un futur immédiat mis à mal par les crises de tous ordres – financière, écologique, éthique, politique… – chacun d’entre eux, enfant de l’hyper consumérisme, de l’hyper connexion et de la surexposition médiatique, va se positionner individuellement face aux avancées scientifiques, technologiques et sociopolitiques de leur époque, sensées favoriser leur épanouissement.

Si la disparition progressive des repères éthiques et sociopolitiques des sociétés libérales consuméristes occidentales est souvent abordée par les auteurs de théâtre d’aujourd’hui, il est plus rare que l’observation des comportements humains, conditionnés – voire bouleversés – par les évolutions technologiques et les avancées scientifiques récentes y soient traitées.

index2« La dimension technologique, que nous associons le plus souvent à l’anticipation est, à la différence des  arts audiovisuels, plus difficilement transposable au théâtre » comme l’indique Joël Dragutin. C’est pourquoi, pour échapper à un didactisme par trop pesant, celui-ci a choisi « la forme du conte philosophique et un découpage espace-temps plus proche du cinéma que des formes théâtrales traditionnelles » pour interroger une société dont la mutation se dessine dans un futur proche avec à la clef une question essentielle : « Ce progrès, autrefois porteur d’espérance et de justice sociale, serait-il devenu une puissance anxiogène au service du profit de quelques-uns, plus destructrice des écosystèmes et du tissu social , qu’un facteur de réelle évolution de l’humanité ? ».

Sommes-nous encore animés par le désir de nous inscrire dans la chaîne des générations, par l’envie de transmettre à nos descendants un monde dominé par le tout économique, la course folle vers le progrès technologique, l’urbanisation galopante et l’hyperconnexion ? Que sommes-nous prêts à abandonner ou à préserver pour continuer à aller de l’avant ?

Dragutin-1024x892Interview de Joël Dragutin

Ta nouvelle création « En héritage » interroge entre autres les évolutions et dérives possibles de la technologie et des sciences : un sujet plutôt rarement abordé au théâtre. À ton avis pourquoi ?

C’est une question complexe et je ne peux proposer que des hypothèses. C’est vrai, on peut s’étonner que les auteurs de théâtre, comme les metteurs en scène, n’explorent que très rarement notre devenir, en particulier dans sa dimension technologique, alors qu’il s’agit d’un des enjeux majeurs auquel le monde entier aujourd’hui est confronté. Comment expliquer aussi que ce qui constitue depuis longtemps un genre littéraire et cinématographique reconnu, l’anticipation, trouve aussi peu d’écho dans les arts de la scène. Je pense que le théâtre est resté longtemps un art de la tradition, que ce soit dans sa volonté de représenter le monde selon des archétypes ou dans ses modes opératoires. Tout ce qui peut aujourd’hui « l’habiller » techniquement – son, machinerie, vidéo – ne peut faire oublier qu’il procède essentiellement d’une parole portée par de l’humain. Or la dimension technologique que nous associons tout naturellement à l’anticipation est difficilement transposable au théâtre. Il y aurait en quelque sorte un télescopage entre ce cadre artisanal et les attentes du spectateur dont l’œil est aujourd’hui formaté par des images et des sons produits par les technologies numériques.

Mon propos n’est pas de montrer la technologie, mais plutôt ses effets sur nos comportements. D’autre part, il ne s’agit pas à proprement parler d’anticipation, mais plutôt ce futur proche déjà profondément inscrit dans notre présent. Mes quatre personnages vivent en 2018 et sont des jeunes hommes et des jeunes femmes d’aujourd’hui. Ils évoquent leur présent et ce que sera leur avenir, celui de leurs enfants. 

Quel regard portes-tu sur ces avancées technologiques ? Et plus largement, qu’en est-il de la notion de progrès selon toi ?

Le fait que les plus grands groupes mondiaux (GAFA : Google – Amazon – Facebook – Apple) investissent massivement dans la recherche de pointe sur les nanotechnologies ou la nanochirurgie et surtout sur l’intelligence artificielle et l’antivieillissement, le recul de la mort voire sa disparition, devrait nous alerter. Le libéralisme, qui se repaît de nos fantasmes et de nos peurs, a compris qu’il y avait là une inépuisable matière à profit. Dans le même temps, les investissements dans la santé publique régressent partout.

Mais ce n’est pas tout. Cette mutation culturelle, qui voit reculer les valeurs de l’humanisme et les libertés individuelles sous les coups de boutoir du progrès scientifique et technologique, pourrait se doubler d’une mutation anthropologique profonde et peut-être irréversible. Ce qu’annonçait déjà le philosophe Michel Foucault il y a plus de trente ans. Lorsque nos capacités de connaissance et de raisonnement ne seront plus externes (comme elles le sont encore avec les différents objets connectés qui nous servent de prothèses au quotidien), mais implantées à l’intérieur de nos corps décuplant nos capacités, nous serons déjà bel et bien face à cet « homme nouveau » que certains appellent de leurs vœux et que beaucoup considèrent comme notre futur inéluctable. Or, aujourd’hui, nous manquons d’outils éthiques ou philosophiques pour répondre et éventuellement résister à de telles avancées. Le progrès scientifique et technologique connaît un accroissement tel que nous ne parvenons plus à penser sa place et avant lui.

Ce progrès, autrefois porteur d’espérance et de justice sociale, serait-il devenu une puissance anxiogène au service du profit de quelques-uns, plus destructrice de nos écosystèmes et de notre tissu social, qu’un facteur de réelle évolution de l’humanité ? Quelle alternative pour nous, pour nos enfants ? Comment envisager cette évolution ? Faut-il l’accompagner et s’adapter comme on l’a toujours fait ? Faut-il la refuser, au risque d’être dépassé et laissé pour compte ? Peut-on la contrôler et la rendre éthiquement compatible ? C’est à ces questions complexes que j’essaie de me confronter.

À qui ta pièce s’adresse-t-elle en priorité ?

Mon regard et mes interrogations sur ces mutations à l’oeuvre dans notre présent s’adressent à tous, bien entendu, mais tout particulièrement à la jeune génération qui connaîtra les développements exponentiels de cette dynamique. Les « vingtenaires » d’aujourd’hui vivront-ils la même humanité que nous ? Qu’en sera-t-il des enfants qu’ils mettront au monde. Connaîtront-ils la catastrophe écologique annoncée ? Comment vivront-ils cette transparence absolue que nous promet un futur hyper connecté ? Le progrès technologique sera-t-il pour eux le problème ou bien la solution ? Aujourd’hui, ces enjeux font débat dans la société et il me semble naturel que le théâtre s’en empare.

Tu dis volontiers que cette pièce est un conte. Pourquoi recourir à cette forme spécifique s’agissant d’un tel sujet ?

Parce dans ce domaine qu’il n’y a pas de certitudes. Je ne tiens pas à faire un spectacle didactique, qu’il s’agisse d’une apologie ou d’une condamnation de la modernité. La forme du conte permet, semble-t-il, d’ouvrir la réflexion et d’aborder ce sujet grave avec légèreté et même  humour, même si cet humour peut être grinçant parfois. Disons qu’il s’agirait d’un conte philosophique dans une forme théâtrale.

Tu as dit aussi que par sa forme, ta pièce emprunterait plus au cinéma, qu’au théâtre bien qu’il ne soit question ici ni de caméra, ni de projection. Peux-tu nous éclairer sur cette parenté ?

Je pense qu’on ne peut faire du théâtre d’aujourd’hui sans prendre en compte les moyens d’expression artistique de notre époque. Il est clair que notre perception du monde est conditionnée par une dimension audio visuelle omniprésente et, en tant qu’auteur, je ne fais pas exception à la règle. J’utilise ici un découpage espace-temps plus proche du cinéma  que des formes théâtrales traditionnelles. Je n’imagine pas parler de demain avec les moyens d’hier. Le langage artistique de notre époque est saturé d’images, de sons,  de rythme, de montage, de points de vue alternés.  J’essaie simplement de faire le théâtre de mon temps pour des spectateurs d’aujourd’hui. Dans mes précédentes pièces, il y avait déjà une influence du cinéma en termes de découpage, je vise aussi cet effet de proximité que peut produire le cinéma.

Au fil de tes créations, tu n’as jamais cessé d’interroger notre rapport au langage. Une réflexion tout autant sociologique qu’esthétique. Qu’en est-il de cette prochaine création ?

Les personnages de la pièce appartiennent à cette génération née dans les années 90 et qui hérite d’un monde dans lequel les mots, comme les relations, sont gagnés par la pollution, englués, contaminés par la communication. Il ne reste plus que des « éléments de langages » incantatoires,  des impératifs publicitaires, des stratégies de « com », des mantras politiques auxquels on finit par ne plus prêter attention. Il semble que les jeunes générations, déjà, ont intégré ce divorce entre langage et le réel. Ils ont appris à se méfier de toute forme de discours, à « laisser causer » cette bande sonore qui défile en permanence et qui a de moins en moins de prise sur eux. Leurs propres paroles d’ailleurs ne les engagent pas plus. Le cinéma lui-même après un dernier sursaut « bavard » (Arnaud Desplechin) a fini par intégrer cette perte du langage (voir ce dernier « Adieu au langage » de Jean Luc Godard). Il m’est impossible de faire parler les personnages d’aujourd’hui (et a fortiori de demain) comme ceux de mes premières créations. Il faut jouer avec les trous dans la langue, avec ces silences et ces prostrations qui racontent aussi un certain désenchantement.

 

Avec le soutien de l’ENSATT (École Nationale Supérieure Arts et Techniques du Théâtre)

 

Avec la participation artistique du Jeune théâtre national